La première baffe avait frappé juste. En dessous de l’œil
gauche, la pommette venait d’éclater. Un filet de sang dégoulinait lentement, traversant la joue avec hésitation. Le rictus de douleur creusait les rides d’expression, formant de petits vallons.
Le liquide rouge s’engagea résolument dans un sillon, passa sous la lèvre inférieure, pris plein sud vers le menton et commença son goutte-à-goutte. La chemise de soie, blanche, s’égaya
rapidement.
- Joli coup chef ! Regardez, il prend le maillot du meilleur grimpeur ! s’esclaffa
goguenard l’inspecteur Devin.
Puis il goba une pistache, jetant d’un geste sûr – des
années d’interrogatoires et donc d’entraînement derrière lui – la coquille dans le cendrier posé sur son bureau, entre un dossier qu’il n’avait jamais lu et son magnum 757 qu’il chérissait plus
que ses propres enfants. Le commissaire Venturi se frottait les phalanges de la main gauche : la baffe de revers était sa grande spécialité. Mais son efficacité indéniable, voire proverbiale
au sein du commissariat, s’accompagnait toujours d’une vive douleur que seul un massage immédiat pouvait atténuer. « Le prix à payer pour des aveux rapides et circonstanciés »,
philosophait intérieurement Venturi.
Il était debout, les deux poings appuyés sur son bureau,
son cou de taureau rentré dans des épaules basses. Son regard noir se portait de l’autre coté du meuble, où se tenait assis un homme plutôt grand, plutôt bien fait, les cheveux blanc, comme sa
chemise avant la baffe, les yeux bleus plutôt inquiets derrière des lunettes aux montures fines.
- Bien, cher Monsieur Renaudin. Vous conviendrez avec moi que vos dénégations, depuis une heure que nous
vous interrogeons, ne pouvaient conduire qu’à ces extrémités que la presse qualifiera certainement de « violences policières ». Le commissaire de police que je suis peut vous sembler
rude mais la franchise me force à vous dire que vous commencez à me les briser menues !
Il reprit :
- Nous savons que vous avez participé à l’assassinat manqué de Paul-Louis de Potocki. Vos complices ont
tous avoués. Mais nous ne comprenons pas que vous, Monsieur Renaudin, homme de grande culture et plusieurs fois vainqueur du Rallye de la Route de Pindare, vous vous soyez abaissé à commettre un
meurtre.
Venturi, très satisfait de sa tirade, se tourna vers son
adjoint toujours occupé à enfourner des pistaches avec une régularité de fonctionnaire.
- Devin, mon petit, si vous descendiez nous chercher des bières et des sandwiches ? Et arrêtez de
vous bourrer de ces cochonneries salées, vous savez bien que cela vous incite à boire de l’eau !
L’inspecteur se leva, vint tourner autour du suspect comme
un vautour autour de son prochain déjeuner. Puis, jugeant à l’état de relative fraicheur du suspect que l’interrogatoire ne faisait que commencer, il sortit faire ses emplettes. Non sans avoir
asséné au passage une petite tape sur l’occiput du dénommé Renaudin.
Venturi sourit
presque avec tendresse.
- Ne vous formalisez pas du comportement de mon adjoint. Vous
savez, c’est moi qui l’ai formé. Il est comme moi : il a besoin du contact physique pour s’exprimer pleinement dans son métier. Il ira loin… Bien, revenons-en à ce qui nous intéresse. Je
vais profiter de l’absence de l’inspecteur pour récapituler les aveux de vos complices.
Le commissaire
Venturi prenant une pose réfléchie, commença :
- Madame Marie-Thérèse Seigneur détestait Paul-Louis. Elle le
trouvait vaniteux ; sûr de lui ; odieux ; exécrable ; prétentieux… Et de plus auteur d’énigmes débiles voire introuvables. Mais
par-dessus tout Marie-Thérèse Seigneur reprochait à Paul-Louis d’avoir découvert le petit trafic d’alcool auquel elle se livrait avec ses complices, dont vous Monsieur Renaudin. Un véritable
triangle d’or entre le Val de Loire, la Région Parisienne et le Nivernais ! Nous avons découvert que vous utilisiez les voitures du Rallye pour faire passer l’argent en Suisse. Votre
banquier de Genève, interrogé en dehors de toute convention internationale par l’inspecteur Devin, a avoué recevoir les fonds ! Mais par-dessus tout Madame Seigneur ne supportait pas de voir
Paul-Louis lui échapper, et comme elle nous l’a déclaré : « C’est une vengeance personnelle : Paul-Louis est beau ; il est entouré de petites nénettes et moi ça
m’énerve ! Un bon coup de couteau n’a jamais fait de mal. ». Monsieur Serge Langou a également avoué. Avec plus de difficultés, surtout qu’il encaisse remarquablement bien les baffes.
Un grand monsieur ! Bon, en plus lui se livrait parallèlement à un trafic d’œuvres d’arts, piquées dans les Relais et Châteaux hors de prix qu’il fréquentait avec son épouse et qu’il
revendait aux Puces de Saint-Ouen. Les œuvres d’art, pas son épouse ! Véronique Blaye, quant à elle, nous a déclaré avoir toujours été folle
amoureuse de Paul-Louis. Et quand elle a cru que Madame Marie-Thérèse Seigneur aller arriver à ses fins, elle a craqué. Si elle ne devait pas avoir Paul-Louis dans ses bras, personne ne l’aurait.
Faut dire que la pauvre…faire équipe avec un psychopathe n’aide pas à discerner le possible du réalisable !
Venturi n’était pas
certain que sa dernière phrase fut correcte. Il marqua une pause, regarda le suspect qui visiblement ne l’écoutait pas, occupé à stopper avec son mouchoir l’hémorragie de sa pommette. La seconde
baffe, du revers de la main droite cette fois, s’abattit sur l’autre pommette avec une symétrie démoniaque. Venturi soufflait comme un bœuf,
tout en massant énergiquement ses phalanges endolories. Il pointa un index gros comme un boudin vers le suspect qui maintenant pleurait du sang des deux cotés.
- Si vous ne m’écoutez pas, je n’arriverai jamais à me concentrer.
J’ai besoin d’un auditoire attentif pour être clair dans ma tête. Alors mettez-y un peu du vôtre bordel ! Bon…prenez ce mouchoir et essuyez vous, vous en mettez
partout !
Venturi contourna son
bureau et vint placer son museau mafflu et violacé à quelques centimètres du visage de sa victime.
- Bon, maintenant soyez attentif, je continue… Laurent Cayssilié a
lui aussi avoué le trafic. Il reconnait que cela lui a fait plaisir de donner une bonne leçon à ce petit c… prétentieux. Il considère être allé un
peu trop loin, surtout qu’il y a eu erreur sur la personne ! Il a bien encaissé les baffes aussi, comme Monsieur Langou. Des grands bonshommes tous les deux ! Le plus effrayant a quand
même été ce Monsieur Daniel Léopold. Le psychopathe de la bande ! Il nous a déclaré que le trafic, il s’en foutait, que Paul-Louis ou Cousin Bertrand peu importait…Mais que planter un coup
de poignard dans le dos et sentir la lame cogner contre la colonne vertébrale avait été sa plus belle jouissance ! Il nous a vraiment foutu les jetons, surtout qu’il n’a pas été besoin de le
frapper pour le faire avouer. L’inspecteur Devin, un dur pourtant je vous l’ai dit c’est moi qui l’ai formé, a été complètement déboussolé. Il a pris
une journée de RTT pour s’en remettre !
Venturi semblait
satisfait de sa synthèse. Il regarda l’heure à sa montre, posée sur son bureau.
- Déjà 23 heures ! Et nous n’avançons pas avec vous Monsieur
Renaudin ! Vous comptez résister longtemps ? Je dois appeler ma femme pour lui dire qu’elle ne m’attende pas ?
Alain Renaudin
restait digne, assis très droit, un mouchoir sur chaque pommette.
- Ecoutez, Monsieur le commissaire. Je ne comprends rien à ce que
vous me racontez. Comme je vous l’ai dit, re-dit et re-re-dit, j’étais à l’étranger au moment des faits. Avec ma femme. Nous étions au Laos. Interrogez nos amis, les organisateurs du rallye,
vérifiez nos passeports : nous n’étions pas en France au moment des faits !
Un voile de doute
vint recouvrir quelques secondes le regard sombre du commissaire. Mais sa résolution était prise quand la porte du bureau s’ouvrit, laissant le passage à l’inspecteur Devin, les bras chargés de
sandwiches et de bouteilles de bières.
- Ah Devin, vous arrivez bien ! Nous allons avoir besoin de
munitions. Le gaillard est tenace et nous la joue innocent ! A nous ! Vous vous rendez compte Devin ! Un innocent ! Qu’à cela ne tienne, soyons rigoureux : quitte à faire
dans la bavure autant la poursuivre jusqu’au bout !
Alain Renaudin
se tassa imperceptiblement sur sa chaise. Ses yeux bleus s’inquiétèrent davantage
derrière ses lunettes à monture fine. Sa chemise était déjà bien rouge. Et il n’avait plus de mouchoir.
FIN